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Analyse géopolitique

Hubert Védrine : “Surmonter le manque de compétitivité psychologique”

Ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement Jospin (1997/2002), Hubert Védrine (photo) a fondé sa société de conseil en stratégie géopolitique en 2003. Face à la poussée des émergents et au déclin relatif des pays occidentaux, il prédit « une longue période d'instabilité pendant laquelle les alliances entre les pays seront multiples et à géométrie variable ».

L’ancien ministre des affaires étrangères parle de « fin de l’histoire » pour caractériser la période contemporaine de changements que nous traversons. « A la fin de l’URSS, les Occidentaux pensaient que la démocratie de marché allait s’imposer de partout et de manière quasi définitive ». Ainsi, les années 90 ont été « des années perdues pour l’analyse stratégique dans cette illusion de la fin de l’histoire. La décennie suivante aura été focalisée sur la seule question du terrorisme. En 20 ans, le leadership occidental est devenu relatif ».

Ne surestimons-nous pas la force et l’unité des pays émergents ?

Le monde occidental n’a pas vu ou n’a pas voulu voir l’émergence des nouveaux venus sur la scène internationale que sont les BRICS et plus généralement les pays dits “Emergents”. L’extension du G7 au G8 et désormais au G20 est une sorte d’aveu de la perte d’influence du monde occidental. « Le sort du monde ne se joue plus entre quelques nations développées ». Aujourd’hui, la montée des émergents est une évidence. « L’Inde a fait échoué les négociations du cycle de Doha ».

A l’horizon 2030, l’ordre des nations les plus riches pourrait ressembler à celui-ci : Chine, Usa, Inde, Japon, Brésil, Russie, Allemagne, France… Si nombre d’émergents ont déjà bien émergé, « ne surestimons-nous pas leur force ? » s’interroge Hubert Védrine qui prend la Chine en exemple.

« Quel sera le pouvoir politique chinois dans 30 ans ? La fin de la dernière décennie a été triomphale. Aujourd’hui, la baisse de la croissance, la montée de l’inflation, le risque de bulle spéculative, et l’explosion des inégalités sociales - on dénombre 200 000 affrontements par an avec les forces de l’ordre dont la moitié pour des questions sociales qui ont abouti à l’augmentation généralisée des salaires et l’autre moitié pour des inquiétudes environnementales immédiates- sont autant de risques à prendre en considération ». De même, « ne surestime-t-on pas leur unité ? S’ils sont homogènes dans la phase contestataire, ils sont en réalité concurrents sur nombre de sujets, notamment dans leur relation avec les Etats-Unis. La notion d’émergents est elle-même floue, selon les critères retenus, on parle d’une dizaine ou d’une centaine de pays… »

Pas de “Siècle des Emergents”

Avec cette redistribution des cartes du pouvoir économique, quel sera l’équilibre des forces en présence au cours des deux prochaines décennies ? « Chacun veut sa place. Les Etats-Unis qui à eux seuls représentent 45% des dépenses mondiales d’armement veulent rester n°1, la Chine veut le devenir, le Japon ne veut pas décliner. Mais que veulent les Européens : devenir une grande Suisse ? » s’interroge Hubert Védrine qui ne croit pas au “Siècle des émergents”. « Même si les liens Sud-Sud se renforcent, je ne crois pas à leur prédominance ». Deux facteurs concomitants, à savoir « l’imperfection de la coordination des Occidentaux et l’entente fragile des Emergents vont déboucher sur une longue période d’instabilité pendant laquelle les alliances entre les pays seront multiples et à géométrie variable en fonction des sujets ».

“On entre dans une longue période d’instabilité”

Outre la richesse et le comportement des nations, Hubert Védrine compare également l’état d’esprit des populations et met en contraste « le catastrophisme et les prévisions angoissées chez nous » et l’idée « que ça ne peut aller que mieux » qui anime une large partie des populations des pays émergents. En fait, plus que le manque de compétitivité économique, c’est surtout « le manque de compétitivité psychologique » que les Européens doivent surmonter !

En résumé, selon l’ancien ministre, « la stratégie de l’Autruche n’est plus possible, il faut dépasser l’“occidentalo-centrisme” que nous n’avons plus les moyens d’imposer. Il faut redéfinir une ambition ». Hubert Védrine avance le concept d’“écologisation”, l’écologie pensée en terme de croissance.

Au niveau des relations géopolitiques, l’ancien ministre des affaires étrangères préconise « des stratégies coordonnées : il faut rechercher des stratégies avec les Américains, éviter les antagonismes, même si ce n’est pas toujours possible, ne pas s’engager dans une stratégie de “bloc contre bloc” mais au cas par cas, sur chaque sujet, s’allier avec une grande puissance émergente (Brésil, Chine, Inde, Russie) et entre deux et cinq pays émergents plus petits (Turquie, Afrique du Sud) ». Bref, il faut s'adapter au changement.

Propos recueillis par Sylvain Etaix