La tribune du commerce international
Regards croisés sur le nouvel ordre mondial
Alors que l’Euro plonge, qu’après la Grèce, les pays européens du pourtour méditerranéen s’apprêtent à des plans de rigueur, que la Bourse joue au yo-yo, la Chine est au plus haut de sa puissance médiatique et fait écarquiller tous les yeux par l’extravagance des prouesses innovantes présentées à la Foire de Shanghai.
Les Etats-Unis semblent repartis vers la croissance, mais ce ne sera plus jamais comme il y a quelques années, quand les finances dominaient le monde et que les individus croyaient à un bien-être acquis sans problèmes. Entre temps, la donne a changé et la crise a inversé les rapports des grandes forces mondiales.
La Chine, nation la plus peuplée et troisième économie mondiale, a fait des avancées remarquables. Dans cette effervescence, un nouvel ordre mondial dont les contours sont difficiles à apprécier, commence à se structurer. Les experts du Cercle Turgot se sont penchés sur cette question d’actualité brûlante. Vingt-cinq d’entre eux nous font partager leurs avis et réflexions dans un ouvrage intitulé « Chinamérique, un couple contre-nature » paru récemment aux Editions Eyrolles.
D’un côté, un géant qui prouve qu’il a les moyens de façonner le XXIe siècle et dont le peuple croit forcément en un avenir meilleur. De l’autre, un immense pays, riche, caractérisé par l’innovation, chahuté par la crise mais dont la prééminence reste intacte. « La décennie qui vient de s’achever a mis au jour les liens puissants et apparemment contre-nature qu’ont tissés ces deux pays dans les domaines économiques, financiers et monétaires, créant de facto une forme de solidarité et d’interdépendance sans précédent ». Comment ne pas être frappé par les évolutions des deux pays ? La Chine, plus sûre d’elle, est plus ouverte sur le monde et mieux intégrée dans la concertation internationale, au point d’apporter un soutien significatif aux économies d’autres pays en développement, notamment Brésil, Russie mais aussi Afrique.
Faut-il envisager le monde à venir dirigé par une nouvelle hyper-puissance, la chinamérique ?
Elle cherche en grande partie à sécuriser ses approvisionnements en pétrole, gaz, en matières premières, mais aussi entend lancer une dynamique d’échanges avec des pays neufs et en croissance. L’Amérique, moins dominante et nécessairement plus à l’écoute de ses partenaires, se dit prête à intégrer d’autres modèles et d’autres formes de gouvernance. D’ailleurs des think tanks américains sont installés en Chine depuis une vingtaine d’années. Claude Revel, directrice scientifique du Mastère Intelligence économique et management des connaissances au Ceram Business School, pose la question : « après la compétition des armes, des commerces et des économies, n’est-on pas arrivé à un stade de l’évolution du monde où va se jouer la compétition des modèles et donc des idées ? »
La coopération américano-chinoise ne date pas d’hier
« La Chine a modernisé son armée à vitesse accélérée : 70 milliards de dollars de budget » commente Jean-Louis Chambon, président d’honneur et fondateur du Cercle Turgot, « et la démonstration de sa force en octobre 2009 a indiqué au monde et à ses voisins que sa vocation n’était plus simplement défensive, mais qu’elle entendait bien s’ouvrir sur tous les axes de la souveraineté…
Les Chinois sont des gens patients pour les défis de longue haleine… Experts du jeu de go, délaissant les affrontements frontaux du jeu d’échec, adeptes d’un art de la guerre dont l’objectif est de faire capituler l’ennemi sans combattre s’inscrivant en parallèle dans une logique de bilatéralisme avec les Etats-Unis, ils ont institué de facto un G2, un « nouveau directoire de la mondialisation » selon Nicolas Baverez, et nombreux sont ceux qui estiment qu’aucune décision ne se prend en dehors de ce cadre ». La mondialisation dessine certes un nouveau monde, moins occidental. Peut-on imaginer que dans ce nouveau monde, il existe entre les Etats une solidarité et une coopération ?
« Un nouveau modèle chinois émerge » avertit Hervé de Carmoy qui fut directeur général de la Chase Manhattan Bank et de la Midland Bank à Londres, « n’oublions pas que la culture chinoise ne privilégie pas l’égalitarisme mais le labeur intense et les jeux d’argent. C’est dire les affinités que les Chinois ont avec les Américains… Solidarité et processus de développement interne sont inséparables de l’action politique de l’Europe », ce qui laisse à penser que l’Europe n’intéresse la Chine que comme débouché.
« Il n’y a pas de solidarité avec la Chine mais une relation client/founisseur qui exige de la diplomatie et des moyens financiers »
Avec les Etats-Unis, la Chine joue un double rôle mais les rivalités se multiplient, notamment quant aux zones d’influence dans le monde où la Chine pénètre alors qu’elles étaient traditionnellement celles de l’Europe ou des Etats-Unis et puis, il y a le nerf de la guerre, les finances : avec les fonds souverains, la Chine dispose d’une marée de capitaux…
« Qui aura la haute main sur les affaires du monde ? les paris sont ouverts, tant le mouvement brownien impulsé par les marchés et les dirigeants est imprévisible ».
N. Hoffmeister
