La tribune du commerce international
Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel
Alors que le moral des Français semble au plus bas, que les grèves se multiplient, que la confiance dans le gouvernement est fortement ébranlée, que les entreprises manquent de tonus et de vrais schémas stimulants, voici quelques réflexions pour prendre le recul nécessaire. Il faudra bien rebondir ! Vu du côté français, nous ne nous cachons pas que nous avons trop vécu sur l’idée que le modèle américain constituait la base d’une société dont le développement et l’expansion étaient à perte de vue. Nous avons eu les yeux rivés sur les richesses déployées, les réussites financières, la consommation sans retenue, les projets fabuleux destinés sans conteste à réussir. Et nous avons concentré nos efforts sur l’imitation de ce modèle de prospérité factice. Malheureusement, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel….La preuve, tout le monde est tombé bien bas, réalisant brutalement l’étendue du désastre…
En témoignent ci-dessous deux spécialistes, l’un Français, l’autre Américain, dont les points de vue convergent. Mais ont-ils des solutions ? « La crise financière 2007/2008 a été sans précédent par son intensité et sa globalité mais elle n’est pas seulement à lire comme le révélateur des dysfonctionnements et des vices de l’hyper-capitalisme financier mondialisé des années 2000. Elle nous éclaire sur le fait que le capitalisme a toujours été un système instable dont l’évolution est marquée par des cycles, régulièrement scandés par des crises ». Pierre Pascallon est professeur agrégé de la faculté de Sciences économiques de Clermont. Cet ancien parlementaire préside le Club Participation et Progrès. Il vient de faire paraître l’ouvrage “Hier la crise, demain la guerre ?” écrit en collaboration avec Pascal Hortefeux, professeur responsable du Pôle d’enseignement du Groupe ESC Clermont. « L’économiste russe Kondratieff, et plus tard, l’Autrichien Schumpeter, ont confirmé la réalité de ces cycles longs et courts marquant l’histoire du capitalisme. Une période de croissance forte est inévitablement suivie d’une phase descendante qu’on peut en ce moment imaginer difficile voire dangereuse jusqu’aux années 2030. Guerre commerciale, guerre monétaire, on risque d’être confrontés à une concurrence accrue entre les Etats avec un conflit possible entre la puissance déclinante, les Etats Unis, face à la puissance montante, la Chine ». Les périodes de croissance forte sont de fait, moins conflictuelles.
Il n’est pas nécessaire de présenter l’Américain Joseph Stiglitz, l’un des économistes les plus influents et les plus écoutés au monde, prix Nobel d’économie, qui vient de faire paraître son dernier ouvrage : “Le triomphe de la cupidité” dans lequel il analyse la situation avant-crise et ne ménage pas les banquiers : « la crise actuelle a révélé des vices fondamentaux du système capitaliste, ou du moins de la variante du capitalisme qui a émergé aux Etats-Unis dans les dernières décennies du XXe siècle. Ces vices, nous Américains, avons du mal à les voir. Nous voulons tant croire en notre système économique ! ». Il soulève aussi l’un des maux latents des économies triomphantes, qui est le creusement d’inégalités criantes, dénoncées ici en France, de la même façon. Beaucoup d’Américains s’attendent à une reprise solide, une fois surmontées les épreuves actuelles. « Mais un regard attentif sur l’économie américaine suggère qu’elle souffre de maux plus profonds : c’est une société de plus en plus inégalitaire, où même les classes moyennes voient leurs revenus stagner depuis 10 ans,…c’est un pays où, malgré des exceptions spectaculaires, les chances statistiques qu’a un Américain pauvre de parvenir au sommet sont plus faibles que dans la vieille Europe »…
Joseph Stiglitz va plus loin. Il titre “quelque chose est détraqué : c’est plus qu’une crise financière”. Et de démontrer que les Américains passaient de bulle en bulle depuis des années, dans un contexte mondial déséquilibré. « L’Etat américain empruntait à d’autres pays jusqu’à 6% du PIB au moment même où il aurait dû épargner ». Plus grave : « le reste du monde s’efforçait d’imiter l’Amérique, mais s’il y parvenait pleinement, la planète ne survivrait pas. Ce style de consommation était insoutenable pour l’environnement. Et pourtant les Américains continuaient à acheter des grosses voitures gloutonnes en carburant, et la rentabilité de toute l’industrie automobile reposait sur l’hypothèse qu’ils le feraient éternellement ». Joseph Stiglitz conclut son ouvrage, illustré de nombreux exemples vécus, par une constatation simple : « l’une des leçons de cette crise est la nécessité d’une action collective. L’Etat a un rôle à jouer mais il y en a d’autres. Nous avons laissé les marchés modeler aveuglément notre économie, et ce faisant, ils ont aussi contribué à nous modeler, nous et notre société. N’avons-nous pas fait une mauvaise allocation de notre ressource la plus rare : notre talent humain ? »
